Ils étaient Comoriens, Indiens, Chinois, Mozambicains ou encore Malgaches, les yeux remplis d’espérance, massés par centaines dans des cales rongées par le sel marin. Les vagues faisaient gîter les anciens bateaux négriers et ses essences d’antan. Malgré les contrats de cinq ans, les promesses des passeurs depuis les ports d’embarcation et les opportunités d’une vie meilleure, des relents esclavagistes mêlés d’espoir finissaient par s’évaporer dans l’air humide de l’île Maurice. Franck Lacorre

Trois dates s’enchevêtrent avec force sur cette terre de l’océan Indien. Le 1er février, date anniversaire de l’abolition de l’esclavage, le 12 mars synonyme d’indépendance et le 2 novembre symbole de l’arrivée des premiers travailleurs « engagés » dans le pays, alors colonie britannique.

Un 19ème siècle où ces forces coloniales jouent avec leurs conquêtes territoriales comme les enfants s’adonnent à la bataille navale. Depuis décembre 1810, le premier gouverneur britannique, Sir Robert Farquhar, puis ses successeurs décuplent la production sucrière. Toutefois, la fin de l’esclavagisme proclamée en 1833 au sein de l’empire britannique survient… à l’exception de l’île Maurice! Il faudra patienter jusqu’à 1835 pour déposer définitivement les chaînes de la honte.

Cependant, privée de main-d’œuvre gratuite, l’économie de la colonie de la couronne ne peut prétendre à l’expansion. Pour pallier cette situation, la puissance coloniale opte pour l’engagement contractuel auprès de volontaires étrangers et n’hésite pas à financer un véritable réseau de passeurs en Asie pour trouver les bras nécessaires.

Pour ce faire, les Anglais utilisent Maurice comme une authentique terre d’études que les sujets de la reine évoqueront sous le terme de « grande expérience ». Cette « expérience » épaulée par l’essor du bateau à vapeur et l’ouverture du Canal de Suez connaitra le succès et sera répliquée dans bien des colonies, jusqu’aux Caraïbes.

36 premiers engagés arrivent à bord de l’Atlas

Une notion naissante qui donnera vie à un mouvement accompagné du déplacement de 2,2 millions d’individus à travers le monde. Celui de « l’Engagisme ».

Les futurs ouvriers ont-ils été dupés? Etait-ce à cela que ressemblait le paradis? Des champs de coton troqués pour des champs de cannes à perte de vue?

Si le « Engagez-vous » de Stéphane Hessel avait été la première lecture de bon nombre de volontaires, d’autres auraient relu « Indignez-vous » la tête basse…

Quoi qu’il en soit, à la lumière des étoiles et après des nuits d’insomnie, la proue de l’Atlas atteint le quai de Port-Louis et débarque quelques engagés. En 1834, ce premier navire en provenance de Calcutta trace le sillage des prochaines embarcations d’exilés. S’ils ne sont que 36 lors du voyage « inaugural », les navires suivants apporteront un millier de travailleurs à chaque escale.

Le même rituel s’opère depuis Trou Fanfaron. Après plus de quarante jours de traversée, les bateaux pénètrent dans le port, un médecin monte à bord et inspecte chaque travailleur avant que ce dernier puisse gravir les seize marches du perron. De l’immensité de l’océan au goulot d’un simple passage, l’escalier se convertit en porte du rêve mauricien. Hommes et femmes sont alors séparés, toilette obligatoire et remise de vêtements neufs au menu.

Bâti à partir de 1849, le site d’Aapravasi Ghat enregistra près d’un demi-million de ces travailleurs engagés. Parmi eux, moins d’un tiers regagna leur terre natale. Certains verront l’île Maurice comme destination finale, d’autres ne seront qu’en attente d’une autre contrée, dont l’île Bourbon, devenue La Réunion qui saura utiliser massivement ce procédé en accord avec les britanniques. « L’argent n’a pas d’odeur » comme annonçait Vespasien en réponse à sa taxe sur l’urine!

Un contrat de 5 ans et Rs 5 mensuels

La majorité des engagés mauriciens sont des « coolies » indiens, terme le plus proche du mot « salaire » en tamoul. Ils viennent de Pondichéry, de Calcutta, Bombay, Madras. Si l’Inde est le plus grand pourvoyeur de main-d’œuvre, n’oublions pas ceux issus de Chine, d’Afrique de l’Est, de Madagascar ou Asie du Sud-Est. La côte orientale africaine semble, elle, délaissée pour éviter toute allégation d’un retour esclavagiste dissimulé. De plus, l’Inde regorge de volontaires et Maurice sonne tel un Eldorado pour ces futurs engagés prêts à fuir la misère et un système de castes ségrégatif.

Même si leurs conditions de travail semblent similaires à celles des esclaves, leur statut s’améliore. Bénéficiant d’un contrat de cinq ans, d’une protection et de garanties, les engagés sont juridiquement libres et perçoivent un salaire estimé à Rs 5 par mois…

A la veille de la première guerre mondiale, l’Engagisme s’éteint progressivement pour disparaître en 1922. L’héritage de ce mouvement est tangible puisque près de 70 % de la population mauricienne en est issue. Un multiculturalisme qui saura engendrer un terrain fertile à l’unité d’une nation pour déboucher en 1968 à l’indépendance.

 

Vous voulez en savoir plus ?

Premier site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO au sein des Mascareignes en 2006, le musée d’Aapravasi Ghat fera la part belle à la reconstitution. Foulez un endroit riche d’histoire tout en préservant l’aspect ludique et interactif que toute génération appréciera. Ce premier port de débarquement d’engagés au monde permettra alors de mieux percevoir les racines de la population mauricienne.

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